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<teiHeader><fileDesc><titleStmt><title/><author>Heloise Torck</author></titleStmt><editionStmt><edition><date>2018-01-31</date></edition></editionStmt><publicationStmt><p>unknown</p></publicationStmt><sourceDesc><p>Converted from a Word document</p></sourceDesc></fileDesc><encodingDesc><appInfo><application xml:id="docxtotei" ident="TEI_fromDOCX" version="2.15.0"><label>DOCX to TEI</label></application></appInfo></encodingDesc><revisionDesc><listChange><change><date>2018-02-01T05:02:40Z</date><name>Heloise Torck</name></change></listChange></revisionDesc></teiHeader><text><body><div><div><head>« <ref annotationId="ent_69" target="http://peel.library.ualberta.ca/newspapers/CDW/1915/02/11/3/Ar00300.html">Nouvelle. Les distances s’effacent</ref> », Le Courrier de l’ouest, <date annotationId="ent_70" when="1915-02-11" cert="high">11 février 1915</date>, p. 3.</head><p>— Alors, vous partez?</p><p>— Oui, répondit la jeune femme, je pars. Je ne sais ce qui se passe là-bas, mon mari est blessé peu grièvement, mais ma belle-mère m’appelle…</p><p>	Et comme si elle eut besoin d’une plus forte certitude, elle tendit le petit papier vert clair.</p><p>— Tenez, lisez son câblogramme, reçu hier. C’est bien un appel, presque un ordre, n’est-ce pas?... Les mots ont été estropiés : on comprend très bien cependant…</p><p>	L’autre lut en hésitant.</p><p>— Jehan, conduite héroïque, blessure légère, évacué château, venez, vous attends, embrasse. René. Votre mère comtesse de Gilardie. » Comtesse de Gilardie!... Vous ne m’avez jamais dit cela! Votre mari non plus et le curé Hauteplaine, qui vous a adressé à moi pour que je vous pensionne, pas davantage!...</p><p>— M. le curé ne le savait pas. Au Canada, les titres et particules n’ont aucune importance. M’auriez-vous mieux soignée, ma bonne madame Régnier, si vous m’aviez sue vicomtesse de Gilardie?</p><p>— Ma foi, non! Vous et votre petit René, vous êtes si gentils, si simples qu’on vous aime rien qu’à vous voir. N’empêche que j’aurais pu vous donner plus de confortable… enfin, vous n’êtes pas habituée à vivre comme nous autres!</p><p>— Ne dites pas de folies, madame Régnier. Et n’oubliez pas, surtout que nous venons de passer quatre années sur notre homestead de Hauteplaine. Je vous assure que votre maison est un palais comparée à mon cher petit shack divisé en trois pièces minuscules que j’avais arrangées de mon mieux, sans pouvoir lutter avec avantage contre le vent qui s’insinuait entre les interstices des logs.</p><p>— Mais, dites-moi, pourquoi « en arrachez-vous » ainsi sur votre homestead au lieu de retourner près de vos parents? Une comtesse dans un château, c’est riche, çà!</p><p>	Suzanne de Gilardie sourit en secouant la tête.</p><p>	La bonne madame Régnier connaissait ce sourire, depuis cinq mois que la jeune femme et son enfant étaient ses pensionnaires; elle savait qu’il mettait fin très gentiment à toute tentative d’enquête sur un passé qu’elle pressentait romanesque, mystérieux, et que confirmait la signature du câblogramme. Elle eut un soupir de regret et son obligeance l’emportant aussitôt, elle offrit ses services pour les préparatifs du voyage. Suzanne remercia. Elle avait surtout besoin de silence, de solitude pour essayer de percer, d’escompter quelle somme de joies ou de douleurs, dans l’avenir, lui viendrait par cet appel inoui, inespéré. Tout son être jeune voulait se réjouir à la pensée du revoir. Elle l’imaginait à l’arrivée à Nantes. Si sa blessure était légère, ainsi que le disait la dépêche, l’aimé l’attendrait à la gare, pâli, grandi sous l’uniforme de lieutenant de chasseurs; sinon, elle prendrait une auto et se ferait conduire à la Gilardie. Douze kilomètres : quelques minutes… Et voilà que son imagination ne pouvait plus travailler à coup sûr. En gare de Nantes, elle le dressait mince, blond et bleu dans son dolman, sur un fond précis : tant de fois, elle avait passé et repassé sur ce quai d’Orléans, devant cette gare voisine du Jardin Public. Il lui était facile d’identifier la silhouette familière au décor dont elle connaissait les moindres détails, mais sous quelle forme évoquer la Gilardie? Les lignes sévères du château, à peine les avait-elle entrevues, à l’automne, entre le lacis des branches dépouillées. Elle savait qu’un haut perron donnait accès aux appartements parce qu’un jour Jehan lui avait conté, qu’enfant, il faillit se tuer en voulant sauter jusqu’au bas de ce perron. S’il était obligé de situer un souvenir d’enfance, il disait vaguement l’aile nord, l’aile sud. C’était tout. Où dirigerait-elle ses pas, quand l’auto s’arrêterait aux marches du perron? Qui l’accueillerait, la conduirait à la chambre de son mari? Un domestique mi gouailleur ou, elle, la comtesse, la grande dame qui avait refusé d’assister au mariage de son fils avec la petite surnuméraire des postes? Sa fierté de plébéienne bouillonnait dans ses veines à la seule idée d’être obligée de soutenir le regard dédaigneux qui avait croisé le sien, un jour, à travers l’étroit guichet du bureau de poste. Pour chasser la vision mauvaise, elle reprit la dépêche et lentement, elle relut le texte, rectifiant l’orthographe, cherchant sous les mots, la pensée qui les avait dictés.</p><p>	« Votre mère ». Était-ce possible que ces deux mots s’adressent à elle? Quel miracle avait donc accompli l’héroïsme de Jehan? Était-ce donc vrai qu’en France, les cœurs étaient devenus égaux et frères pour battre de la même pulsation? Qui sait? Son Jehan si câlin, si tendre, était peut-être parvenu à faire comprendre à la mère orgueilleuse et autoritaire, la réelle beauté de leur amour qu’aucune épreuve n’avait pu entamer? Et quelle épreuve l’avait épargné ce douloureux amour né un après-midi dans l’obscure salle du bureau de poste du bourg dont dépendait le château de la Gilardie?</p><p>	Les yeux mi-clos, Suzanne revoyait le visage jeune, un peu sérieux, encadré par le guichet, la main longue et blanche qui lui tendait la lettre à enregistrer.</p><p>— Le nom de l’envoyeur, s’il vous plaît?</p><p>— Jehan de Gilardie… Jehan : « J », « e », « h », « a », « n », s’il vous plaît, mademoiselle.</p><p>— Ah! Jehan avec un « h »! Pourquoi avait-elle dit cela en souriant et pourquoi, lui aussi, avait-il souri et cru pouvoir ajouter :</p><p>— Vous êtes la nouvelle surnuméraire, mademoiselle? Oui, Monsieur, elle avait pris son air de petite fonctionnaire, parce que Mademoiselle Lelièvre, la directrice revêche, lui interdisait formellement toute conversation au guichet.</p><p>	Deux ou trois jours plus tard, il était revenu, puis les jours suivants, et comme c’était à l’heure où s’absentait la directrice, ils échangèrent quelques mots banals. Sans presque le vouloir, un jour, elle lui dit que son père était fonctionnaire, lui aussi, un percepteur en retraite, qu’il était vieux et malade et qu’elle était très inquiète de la laisser avec leur vieille bonne, mais c’était pour lui obéir qu’elle faisait son surnumérariat. Il craignait de lui manquer bientôt et avec lui sa retraite, alors, n’est-ce pas? Il fallait songer à l’avenir. La voix de Jehan trembla pour lui dire qu’elle était vaillante et trop vivante pour demeurer toujours dans l’atmosphère d’un bureau. De plusieurs jours, il n’était pas revenu. Elle le croyait parti pour Paris. Elle fut triste et s’affola à constater cette tristesse. Quel rêve inconscient avait-elle fait? Quand elle revit Jehan, ce fut pour apprendre que son rêve était partagé. Il dépendait d’elle, de sa volonté d’échanger son nom de Bernier contre celui de la Gilardie. Elle ne fut pas éblouie. D’ailleurs, il ne lui laissa pas ignorer que sa mère ne donnerait son consentement à leur mariage que contrainte par la loi. Et ce fut la lutte, pendant des mois, entre sa fierté et son amour, contre la tendresse fervente et respectueuse de Jehan, contre sa propre faim de bonheur. Elle lui ordonna de partir; il voyagea et il revint, fidèle, toujours aimant. Alors, au soir du jour qui la laissait orpheline, accablée de douleur, elle n’eut plus la force de dire non et laissa tomber sa tête blonde sur l’épaule de son fiancé. Leur mariage se célébra sans joie, sans cérémonie; implacable, la mère de Jehan avait refusé d’y assister. Le lendemain, ils partirent pour le Canada.</p><p>	Ce qu’avait été leur vie durant ces quatre années, personne ne le savait, qu’eux seuls. En y songeant, Suzanne souriait doucement et sa fine tête se redressait. Si vraiment c’était une mère qui l’accueillait, là-bas, elle lui confierait combien son Jehan avait été courageux, énergique, comme il avait su, sans ressources, bâtir leur petit foyer, préparer l’avenir de leur petit René.</p><p>— Maman…</p><p>	Suzanne s’arrachant à sa songerie, fut aussitôt près du petit lit où s’éveillait un beau petit garçon de trois ans.</p><p>— Mon chéri!</p><p>— Est-ce bientôt qu’on va retrouver petit père?</p><p>— Demain, mon amour.</p><p>— Dis, maman, comment tu l’appelles la maman de papa ?</p><p>— Ta grand-mère, mon chéri.</p><p>— Ma grand-mère, est-ce qu’elle m’aimera autant que toi?</p><p>— Bien sûr! Tu vois bien elle t’embrasse dans sa dépêche.</p><p>— Et pourquoi qu’elle t’embrasse pas, toi?</p><p>— Parce que… parce que je suis une grande personne…</p><p>— Mais non… Je sais! Elle s’amuse comme papa à m’embrasser pour que je t’embrasse!</p><p>— C’est ça, mon chéri.</p><p>— Alors, fait voir, que je fasse ma commission.</p><p>	Et les deux petites lèvres roses mirent un baiser sonore sur la joue un peu pâle.</p></div></div></body></text></TEI>
